

La démission du premier ministre plonge le gouvernement dans une période d’incertitude majeure. En près de sept ans au pouvoir, la CAQ a traversé des crises importantes, de la pandémie aux feux de forêt de l’été 2023. Le contexte actuel, toutefois, est d’une autre nature. Il faut remonter à 1985 pour assister à un scénario comparable: une véritable course à la chefferie au sein du parti qui gouverne le Québec.
Les implications sont considérables, surtout à neuf mois des élections. La course à la chefferie va détourner l’attention, fragiliser les équilibres internes et imposer une logique de transition permanente. Elle risque de réduire la capacité du gouvernement à prendre des décisions et à mener des réformes importantes, au moment même où plusieurs dossiers exigeraient de la continuité. Chaque stratégie de relations gouvernementales ou d’affaires publiques doit être repensée à la lumière de ce nouveau contexte.
Une suite de changements
D’abord, la course déstabilise profondément le conseil des ministres. Les aspirants chefs qui sont ministres devront choisir entre leur portefeuille et leurs ambitions, ce qui forcera un remaniement dès les prochaines semaines. Or ce remaniement aura une durée de vie très limitée. Le nouveau chef, élu en avril, voudra rapidement imposer sa marque, ajuster les priorités et recomposer son équipe afin de refléter son orientation et de récompenser les appuis reçus pendant la course.
Le résultat est prévisible: des ministres qui gouvernent sur du temps emprunté, sans avoir le luxe de s’approprier pleinement leurs dossiers, de bâtir des alliances et de développer la confiance nécessaire pour prendre des décisions difficiles. Dans un tel contexte, l’appareil politique tend naturellement vers le minimum: maintenir la machine, gérer les urgences, éviter les faux pas. Entre maintenant et l’élection du nouveau chef, il faut donc s’attendre à une gouvernance davantage en pilote automatique, avec moins d’appétit pour les réformes complexes et les politiques publiques ambitieuses.
Pour les organisations qui souhaitent s’adresser au gouvernement à travers des actions de relations gouvernementales ou de communication stratégique, cela change les règles du jeu. Plusieurs avaient bâti depuis le remaniement de septembre des relations naissantes avec de nouveaux ministres. Elles devront probablement s’adapter, puis se réadapter, à de nouveaux interlocuteurs dans les prochains mois. Mais le défi n’est pas seulement relationnel: il est stratégique. Quand le temps est court et l’attention fragmentée, il devient risqué d’arriver avec un inventaire d’enjeux. Il faut plutôt concentrer les représentations sur quelques priorités absolues, formuler des demandes qui se comprennent rapidement, proposer des solutions simples à déployer, et démontrer clairement en quoi une intervention gouvernementale sert le bien commun. Plus le contexte est instable, plus la clarté, la discipline et la faisabilité prennent de la valeur.
Un bateau qui navigue sans capitaine
Il faut aussi considérer un élément moins évident, mais déterminant: avec le départ du premier ministre, le bateau caquiste se retrouve temporairement sans capitaine. Depuis 2018, le leadership du chef s’exerçait fortement en public, mais aussi en coulisses. L’équipe d’environ 40 conseillers du cabinet du premier ministre jouait un rôle de centre de gravité: maintenir la cadence, arbitrer, prioriser, filtrer les décisions perçues comme risquées, et assurer une cohérence d’ensemble. Or, une fois le départ annoncé, la légitimité et l’autorité de cette équipe s’érodent. Sa capacité de mobiliser et de faire converger les acteurs autour de dossiers clés diminue, et il s’ensuit typiquement une gouvernance moins structurée.
Avec l’élection du nouveau chef, on peut s’attendre à une dissolution puis une reconstitution de cette équipe. Même bien gérée, une transition de cette ampleur prend des semaines. Concrètement, le gouvernement pourrait ne retrouver une structure politique pleinement stabilisée qu’en mai, alors que la session parlementaire tirera à sa fin et que la période préélectorale s’installera. Cela signifie moins d’opportunités, notamment pour celles et ceux qui comptaient sur des avancées par la voie législative dans les prochains mois.
Dans cet environnement d’instabilité politique, la fonction publique conservera toute son expertise, et son rôle de conseil deviendra probablement encore plus central. Quand le politique est absorbé par la course, l’administration a souvent davantage de poids. Pour les organisations, cela en fait des interlocuteurs incontournables, à condition de savoir comment adapter sa communication stratégique et ses demandes pour s’inscrire dans la réalité des processus gouvernementaux.
À nouveau contexte, nouvelles opportunités. Les organisations agiles, bien préparées et bien conseillées peuvent ressortir gagnantes d’une période incertaine, précisément parce qu’elles comprennent où se trouvent les vraies fenêtres d’action. Les autres risquent de multiplier les démarches sans comprendre pourquoi rien n’atterrit. Dans les prochains mois, naviguer efficacement exigera plus que de bonnes intentions: il faudra de la lecture fine du contexte, un ciblage rigoureux et une exécution de stratégies d’affaires publiques et de relations gouvernementales disciplinée.